Joanie Lemercier

Paysages de lumières

 

Pour sa toute première exposition personnelle d’envergure, Joanie Lemercier immerge le spectateur dans des paysages de lumière, créant l’émerveillement au travers d’un répertoire formel de lignes épurées, de montagnes grandioses, et de perspectives qui se jouent de notre perception visuelle. Grâce aux outils technologiques, il questionne les éléments qui composent un paysage et le rôle de ceux qui le regardent.

 

Les environnements naturels générés par ordinateur présents dans la première partie de l’exposition laissent ensuite place au réel d’une nature surexploitée et marquée d’une empreinte technologique omniprésente.
 

La première partie de l’exposition rassemble plusieurs typologies de paysage qui font émerger un paradoxe : célébrer la beauté grandiose d’une nature non investie par l’humain en utilisant des outils technologiques, notamment la programmation informatique. Ce sont d’abord des paysages géométriques, fait de lignes épurées dévoilant des jeux d’espaces, d’ombres et de volumes, qui troublent le regard. Parallèlement, on découvre des paysages inspirés de lieux naturels, de légendes ancestrales ou de moments vécus, mais aussi des paysages imaginaires uniques, nés d’une collaboration avec une machine.

 

En réaction à d’interminables immersions dans les mondes virtuels de son activité professionnelle – des mois à « vivre dans des ordinateurs » –, Joanie Lemercier ressent peu à peu le besoin vital de pratiquer de longues plongées solitaires dans des environnements naturels arides et inhospitaliers. Il utilise des outils technologiques in situ pour capturer le monde, et générer une base de documentation pour son travail (drone, laser, photographie). De retour devant l’ordinateur, l’artiste tend vers le démiurge, exploitant ses outils pour suspendre ou altérer le temps, générer de toutes pièces des élévations et des topographies complexes. Sa relation au paysage devient métaphysique : sa vision retranscrit, « au-delà » de la captation, une plongée sensorielle et personnelle dans ces environnements. Ces « décors » en deviennent quasi surnaturels, naviguant entre étrangeté et familiarité : levers de plusieurs soleils, temps accéléré, étrange tempête de neige…

 

Artiste randonneur, Joanie Lemercier observe ce qui l’entoure à la manière du regardeur errant des peintures romantiques du XIXe siècle. Ses montagnes démontrent le « pliage de forces en formes », attestant d’une vision analytique du paysage similaire à celle saisie in situ par le peintre voyageur William Turner dans ses aquarelles. Au cœur des recherches de Joanie, la peinture romantique allemande trace une ligne d’interprétation du Sublime théorisé par Emmanuel Kant. Ce « beau mêlé de crainte » dont l’absolu transcende toute échelle de comparaison, renverse la hiérarchie établie entre l’humain et le paysage. Tandis que le beau semble déterminé et limité, le sentiment du Sublime renvoie à l’illimité, qui excède le pouvoir de la représentation et de la conceptualisation. Dans « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » (1818), Caspar David Friedrich montre un voyageur de dos admirant un paysage de montagne, son axe de vision coïncidant avec celui du spectateur : les deux regards se perdent dans l’infini de la montagne, dans une sensation de vertige. 

 

Notre humanité nous apporte la capacité d’être émus par l’infini, mais cette exaltation du Moi trouve son revers critique dans une aspiration à la toute-puissance, une conception du Monde centrée sur l’Humain et régie par la domination perpétuelle qu’il exerce sur la Nature. L’anthropologue Philippe Descola critique notre rapport culturel à notre environnement comme à un « décor passif pour les activités humaines », et pointe l’urgence d’un changement de paradigme. Les montagnes et leurs reliefs, centraux dans le travail de Joanie Lemercier, incarnent ainsi une puissance esthétique mêlée de violence qui retranscrit ce point de tension entre ce que l’on maîtrise et ce qui nous dépasse.
 

La deuxième partie de l’exposition explore, en contre-pied d’une fascination presque naïve pour les environnements « fabriqués » par les outils numériques, un réel devenu dystopique, où l’esthétique industrielle crée un sentiment de Sublime technologique, transposition contemporaine du regard romantique sur une Nature désormais constellée des stigmates de son exploitation par l’Homme.

 

En 2019, Joanie Lemercier découvre « de ses yeux » la plus grande mine de charbon d’Europe, celle de Hambach en Allemagne, et se heurte à la réalité d’un monde dont l’exploitation n’a de limites que celles des prouesses technologiques humaines. La « slow violence » décrite par le professeur Rob Nixon, une violence imperceptible qui rend abstrait le changement climatique, prend toute son ampleur avec l’immensité de cette mine et de ses machines qui, invisibles au reste du monde, absorbent lentement et continuellement les ressources du sol. L’artiste offre un regard personnel et subjectif sur cette entreprise humaine monumentale, et enjoint le spectateur à transgresser le rôle passif qui lui est attribué, à « passer à l’action ». Il s’agit alors, comme le préconise le collapsologue Pablo Servigne, de « déverrouiller » de nouveaux horizons, en utilisant l’art comme moyen d’action politique.
 

L’imagination n’est pas, comme le suggère l’étymologie, la faculté de former des images de la réalité, mais celle de former des images qui dépassent la réalité. Elle est une faculté de surhumanité.

– Gaston Bachelard, « L’eau et les Rêves », 1942

Dans cette exposition, Joanie Lemercier multiplie les points de vue. Il altère d’abord la perception visuelle par les jeux de lumière, nous poussant à questionner notre conception du réel.

Puis, au-delà du paysage, le point de vue se fait politique et devient prise de position face à la mine de charbon la plus vaste d’Europe. Le visiteur est invité à devenir acteur du paysage et à s’engager : une relation naît dans les jeux de mouvements et d’échelles, comme une réponse à la « crise de la sensibilité » que nous traversons. L’artiste réactive une capacité à percevoir le monde vivant qui nous entoure et un « art de voir », décrit par le philosophe Baptiste Morizot dans « Sur la piste animale » (2018), qui souligne que « nous sommes à l’origine [... ] des animaux visuels sans odorat, devenus dans un second temps chasseurs et pisteurs, c’est-à-dire voués à trouver des choses absentes. Pour cela, dépourvus de nez, il a fallu éveiller l’œil qui voit l’invisible, l’œil de l’esprit ».

 

L’artiste dévoile dans cette exposition ses doutes et interrogations concernant sa propre pratique artistique, basée sur des outils technologiques sources de violence et de domination. Il partage le début d’un cheminement dont la conclusion reste encore à imaginer de façon collective.

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